Recevoir la newsletter
Actualités godinesques

Nos bons conseils

Livres
Eloge de l'artivisme
Samedi 20 Novembre 2010
Faisant pipi sur « les routines protestataires », renouant avec les courants les plus euphorisants des années 68 (les situs, les diggers, les provos, les yippies) ou d’avant (Dada, Fluxus…), L’Artivismedes pétroleuses-enchanteuses Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi (éd. Alternatives) passe gredinement en revue les nouveaux modes de subversion carabinée ultra-inventifs, ludiques, gondolants, festifs s’expérimentant dans le monde entier. Et elles n’oublient rien ni personne, les luronnes ! Ni les stratégo-cartographes de l’Institute for Applied Autonomy débusquant dans leurs cartes constellées de caméras CCTV le vrai territoire de l’ennemi. Ni les « désorganisateurs » de « carnavals contre le capital » de Reclaim the Streets. Ni les hackers et les cyberpunks libertaires prônant la désobéissance civile électronique. Ni les turlupins du « laboratoire d’imagination insurrectionnelle ». Ni les Yes Men , rois des rois de l’imposture piednickeléesque dévoilant les coulisses du néolibéralisme. Ni les an-architectes refrigoussant l’espace public (les Space- Hijackers !). Ni les constructeurs de doubles vélos perturbateurs du Bike Block. Ni les culture-jammers (détourneurs de technostructures) du Billboard Liberation Front. Ni les terroristes anarcho-pâtissiers (chic, je suis dans le livre !). Ni les performeurs brouilleurs de frontières. Ni les zapatistes masqués. Ni les pionniers du laser tag. Ni les clowns activistes. Ni les guerrilla girls à masques de gorilles. Décrivant ces jubilatoires oasis de résistance pimentée, souvent mobiles et transitoires, et nous acoquinant avec bien d’autres agitateurs excentriques encore (de Jan Bucquoy , Hakim Bey, Xavier Renou, Valérie Solanas à l’hilarant révérend Billy mettant en pagaille « les cathédrales de la consommation », au donquichottesque boucheur belge de serrures antipathiques Robert Dehoux , au saugrenu « banquier du miel » Olivier Darné « ne prêtant qu’aux ruches » ou qu’au facétieux fondateur du « Parti faire un tour »), Artivisme démontre génialement que la véritable créativité artistique de nos jours se niche dans l’art de savoir vivre séditieusement, dans l’art de savoir foutre artistiquement le bordel.
(Extrait de La Mèche n°11)

Livres
La meilleure histoire de la contre-culture
Ruons-nous sur l'Aventure hippie (Lézard, 2000, avec une postface de mézigue, et 10/18, 2004) !
Magistralement écrit et prodigieusement illustré, le bouquin n’a qu’un défaut, il porte mal son titre car il nous offre bougrement plus que ce qu’il nous promet de mieux. Ce n’est pas seulement, en effet, le phénomène zippie que le Jean-Pierre Bouyxou et Pierre Delannoy nous racontent de la plus fouillée, de la plus palpitante et de la plus rigolboche manière, c’est toute la déferlante “soixante-huit hard” en soi dont il ne constituait qu’un des aspects.
Certes, nos auteurs remplissent d’abord leur contrat au petit poil.
Ainsi on apprend à ne plus confondre le hipster, “mec à la coule, à la limite du voyou et du bohémien” préfigurant dans les années 55 le flower child, avec le beatnik des sixties vomi par Hemingway, avec le hippie pur jus pur sucre fuyant dès 1966 la new left, avec le digger utopiste lançant les restos gratos en 67 dans Golden Gate Park, avec le yippie émeutier des années-barricades, avec l’acid head hirsute de la Woodstock generation, avec le freebie, le tout dernier venu des “desaffiliated”, avec le D Man “qui considère la pratique de la zone comme une philosophie de la résistance au système”, ou avec le plastic hippie ne s’éclatant que le week-end. On survole ensuite l’histoire des communautés freakies, des expériences pionnières (qui, au début du siècle, pouvaient durer jusqu’à 33 ans comme la Ferrer Colony du New Jersey alors que, dans la France pompidolienne, une communauté rurale tient le coup en moyenne treize mois et six jours, et qu’une communauté urbaine passe rarement le cap des six mois et demi !) à la Commune Libre de Christiana, à la lisière de Copenhague, oú mille brothers et sisters, et trois cent toutous, s’essaient toujours à la vie autre sur vingt-deux hectares, en passant par les free clinics anti-psy, les bourses souterraines d’échange, les groupes d’affinités de combat, les crash pads amerloques (auberges espagnoles beat), les ateliers d’art-thérapie, les collectifs de camaraderie amoureuse, les squatts flashy ou les tribus itinérantes à la Hog Farm. Puis, on reçoit son “bréviaire de voyage hip” pour visiter les cités radieuses du Népal et des Andes ou les clubs Sun and Smoke d’Ibiza et de Marrakech. Avant d’assister aux bad trips des “guerrilleros de la shooteuse” et aux “éclateries” youpitantes de la psychedelic Venus Church oú tous les sexes présents sont enduits de miel.

Mais ce n’est là qu’un juteux début. Une fois que notre duo d’enfer a exploré sous tous les points de couture le Hippyland en collant une purge au passage à bien des clichetons (celui, par exemple, du junkie invariablement décrépit), il nous entraîne dans un travelling vertigineux sur les innombrables visages en lames de cisaille de l’esprit de rupture 60-75.
Revivent du coup dans tous leurs éclats de tonnerre les divers courants subversifs qui jaillissaient alors (provos, situs, maos-spontex, gouines rouges, terroristes pâtissiers…).

Et, sont retracées avec jubilation toutes les grandes épopées parallèles de ces temps-là :
* l’épopée de la nova press (des chroniques écolos fanas de Fournier, qui préféra crever à trente berges plutôt qu’on lui pose sur le coeur une prothèse en “plastoque”, aux reportages “gonzo” requérant selon Hunter S. Thompson - l’âme damnée de la free press US - “le talent d’un maître journaliste, l’art d’un photographe et les couilles en bronze d’un acteur”);
* celle de la littérature drop-out (de Duprey-Fourier-Tolkien à Baudrillard-Spinrad-Vaneigem );
* celle de la zizique planante (du Spirits Rejoice d’Albert Ayler, qui dérouille la Marseillaise, aux provocs rock punk des New York Dolls);
* celle de l’architecture psychédélique (des dômes géodésiques habitables de Lloyd Kahn “à bricoler sur pilotis” aux immeubles balldeurs sur pieds télescopiques du groupe conceptuel british “Archigram”;
* celle du cinoche déjanté : du Trip de Roger Corman et Jack Nicholson totalement interdit en France à l’Esquizo brindezingue de l’urbaniste Ricardo Bofil (1971) qui a mis vingt et un ans pour décrocher un distributeur à Paris et qu’on n’a toujours pas vu chez nous);
* celle du [rouge]théâtre-happening [/rouge](du Paradise Now insurrectionnel du Living aux égorgements d’oies dans le pipi-caca-vomi d’Otto Muehl);
* ou celle du comix destroy (des bédés cracras de Crumb et Shelton à la Vie amoureuse de saint Georges Bataille, écrivain cul bénit de Domingo et Vasco).
Jamais lourdingue, toute cette débauche d’infos spitantes sur la grande ribote contre-culturelle peut se lire d’une seule lampée aux sons du Sympathy for the Devil de Mick Jagger et avec quelques jointos pour le trajet.

L’Aventure hippie est un livre dangereux car il nous file foutrement l’envie de “secouer l’oreiller de la fatalité” (Karl Krauss) pour repartir sur les routes les plus soûlantes Sous-titre : Hip Hip Hip Hourrah !


Livres
Les carnets de M. Manatane

On pleure souvent de rire avec un Points printanier fouteur de bordel, Les Carnets de Monsieur Manatane.
Soit l’intégrale des sketches malotrus mitonnés il y a dix ans pour Nulle part ailleurs par Benoît Poelvoorde (et son « désaltère égo » belge Pascal Le Brun) qui reste ce que le dissolu Ben nous a livré de plus tordboyautant (mise à part, bien sûr, l’équipée C’est arrivé près de chez vous).
Je vais jusqu’à tenir, troun de l’air !, cette soixantaine de scénettes frappadingues explosant tous les tabous pour ce qui s’est fristouillé de mieux à la téloche depuis Desproges et l’Averty des Raisins verts (hormis, pour sûr, le génial Centre de visionnage déboussoleur d’édouard Baer et les profanations grolandaises).
En bonus, un épisode interdit, « La Thaïlande » (un pays oú l’on voit curieusement des petits traîne-misère de dix ans se promener avec des Rolex) et la lettre ostrogothe de M. Manatane au big boss d’Albin Michel désirant l’éditer (« Je veux tes bottes, ton blouson, ta moto, ta secrétaire… ») qui « mit un terme brutal » aux tractations.

Livres
Vaneigem fait feu sur la justice bourgeoise
Ni pardon ni talion de Raoul Vaneigem (La Découverte) démontre splendidement que la justice moderne, c’est de la couille puisque, dans le meilleur des cas, elle se « borne à limiter les excès d’un système inhumain ». Que, dans une ambiance « plus jamais ça ! », le spectacle faux-cul des procès des crimes contre l’humanité du passé se déroule sur fond de barbaries d’aujourd’hui (Sierra Leone, Afghanistan, Somalie, Tchétchénie, Algérie, Darfour, Irak, Rwanda, Gaza…) agréées par « les régimes démocratiques qui ont stipendié les procureurs et les bourreaux » de ces procès. Qu’il n’y a que l’exaltation de la vie dans la révolte et la fiesta qui peut nous libérer de la servitude volontaire ou non. Mais, « la haine, selon Vaneigem , enchaînant à son objet sans en délivrer », c’est sans qu’on la laisse nous aimanter que le pamphlétaire nous convie à dégommer le cynisme néolibéral. Je veux bien, moi, Raoul. Si ça peut te faire plaisir, lors de la prochaine insurrection libertaire, qui ne saurait tarder, c’est flegmatiquement, amènement, en pouffant, que nous brandirons sur une pique la tête de Berlusconi ornementée par les roupettes des patrons du Medef.

Livres
Le pire des pires des romans d'amour. Grandiose !
Suite aux manigances galopines d'André Stas , les éditions des Cendres exhument le roman d'amour le plus désolant de l'histoire de la littérature : Plutôt la mort de Léon Boudin (années 1930).

Tout y est aussi inouïment aberrant que dans les passages suivants harponnés au hasard : « Un rictus de haine sur sa figure ostrogothique »; « Au dehors le vent se férocisait »;
« Elle enfonçait cette lame dans son coeur unisperme ». Ou que dans cette déchirante scène romanesque dont se délectait André Blavier : «"Je te veux, hurlai-je éperonné par le paroxysme de mon ivresse amère et de ma fin sexuelle; je te veux, par ton approbation ou par la violence, tu es chez moi, tu es à moi, je t'aime, tu m'aimes, tu m'es promise, je ne veux plus attendre, j'ai peur de te perdre, je te veux, je te veux." Mes lèvres visqueuses baisèrent longtemps les siennes. La violette frayeur de mon attitude menaçante la mettait dans un état d'immobilité inerte comme si elle fut morte. Elle ne parlait pas. me regardait avec de grosses larmes qui s'égouttaient de ses yeux et dans une voix imprimée de convulsifs sanglots, elle s'écria : "Je suis donc au monde pour être la proie de la menace... Eh bien, non, je mourrai plutôt que d'être débridée par violence, à moi : la Camarde!"»

Collage d'André Stas



Conception gloupinesque du site : Sylvain Savouret • Mise en pages et en dessins : Sylvie Van Hiel