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Tirons nos épées...

Pour Siné
Réactions
Ni talion ni pardon par Raoul Vaneigem
Ath • Jeudi 17 Juillet 2008
Bafouille de Raoul Vaneigem à Noël Godin

Dans une lettre à Siné, oú je témoigne de mon soutien sans réserve, j’ai
expliqué qu’aux pétitions je préférais mon engagement personnel. J’ai joint
quelques extraits d’un livre à paraître aux éditions de La Découverte, oú je
m’insurge contre la servilité, la résignation, l’autocensure qui sont l’arme la
plus efficace du capitalisme et le dispensent de recourir à l’armée et à la
police pour imposer, aux dépens de la vie, son absurdité lucrative. Elles m’ont
paru en l’occurrence - comme il se dit entre joyeux buveurs - rendre raison à
mon ami Siné. Tu as toute liberté d’en user comme il te plaira.

Extraits de Ni talion ni pardon, à paraître aux éditions La Découverte.

Le désarroi des esseulés et le démantèlement de la solidarité ressuscitent un
communautarisme identitaire, ethnique et religieux, dont l’archaïsme fait bon
ménage avec la prétendue modernité des groupes de pression affairistes.
L’idéal de justice tourne au juridisme, qui invente l’injustice pour la
rentabiliser.
Critiquer la religion juive, voire la politique du gouvernement israélien, est
assimilé à de l’antisémitisme. S’insurger contre le totalitarisme musulman
passe pour du racisme. Ceux qui dénoncent le sexisme et la ségrégation des
femmes recommandés par l’islam sont accusés de xénophobie. Il n’est pas
jusqu’au christianisme en déroute – celui-là même qui applaudissait au mot de
Claudel « La tolérance, il y a des maisons pour ça » - qui n’ose parler
d’intolérance à son égard quand on dénonce la subornation d’enfants que
constituent la catéchisation et l’enrôlement évangélique.
Laisserons-nous l’obscurantisme œcuménique, qui tolère l’égorgement et la
lapidation islamiques, réinventer le crime de blasphème et renouer avec les
pratiques de l’Inquisition ?
(…)
On ranime pour les besoins du spectacle des idées périmées de fierté nationale,
on rejoue le psychodrame de la colonisation en oubliant que l’exploitation des
masses est planétaire ; on en est, comme le rappelle Mohammed Harbi, à «
reconduire les servitudes séculaires propres à un passé révolu. » Dans leur
dérive délatrice, les militants de l’antiracisme, du féminisme, du gauchisme,
des Droits de l’homme raniment les pires résurgences de l’archaïsme pour
accroître leur pouvoir et prêter à leurs factions une crédibilité que dément
l’évolution des mœurs.
(…)
« …il y a plus insupportable que la loi des morts, écrit Thierry Lévy dans Lévy
oblige, c’est la loi des victimes qui, désormais, annihile la réflexion, met un
bandeau sur les yeux et un bâillon sur la bouche. En face du mal absolu, la
victime absolue a fait son apparition, pris la pose, occupé une position
enviée. Elle est devenue un modèle à imiter. (…) Par une sorte de tour de
passe-passe, le criminel a purifié sa proie. (…) La victime, c’est officiel, a
pris la place du héros, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi bête que lui,
sinon plus. »
Et Esther Benbassa (La Souffrance comme identité) : « L’holocauste, comme
religion de la souffrance, a bel et bien été adoptée par les masses juives. »
C’est à l’honneur des membres de la communauté juive d’avoir été les premiers à
dénoncer l’apparition d’un marché de l’holocauste qui avait la particularité de
rentabiliser les tourments du passé en sanctifiant les victimes et en
indemnisant leurs légataires. Les petits-enfants des déportés en sont arrivés
de la sorte à réclamer la prébende des chambres à gaz comme un héritage qui
leur est dû ! N’est-ce pas une façon lucrative de jeter l’oubli sur les causes
d’une barbarie que de sanctifier les victimes ?
Or, l’important n’est pas que les firmes chimiques dédommagent les descendants
des victimes du zyklon, produit par elles, pour les chambres à gaz, mais que
les sommes arrachées légalement aux multinationales (sans oublier les
entreprises américaines de défoliants, les responsables de Bhopal, les
consortium pétroliers) soient affectées aux assemblées citoyennes qui veulent
sauver la biodiversité, mise à mal par la pollution.
(…)
Tolérance pour les idées, intolérance pour tout acte inhumain. Tel est le
principe que j’ai défendu dans Rien n’est sacré, tout peut se dire. Les
faux-fuyants de l’intellectualité refoulent au second plan ce qui devrait
constituer la priorité : l’égalité et l’émancipation de l’homme et de la femme.
La religion musulmane n’est qu’une manifestation parmi d’autres de l’archaïsme
patriarcal qui survit à des degrés divers dans les pays dominés par la
mentalité agraire ou les résurgences protectionnistes.
Entre interdire une opinion nauséabonde et condamner un trait malséant,
caricatural, humoristique, le pas est vite franchi. L’esprit de délation
séduit aisément celui qui se trompe d’intolérance et de combat. Pendant que la femme est rabaissée, l’enfant maltraité, l’homme réduit à survivre comme un chien, grammatici disputant, les scoliastes débattent d’idées mortes, de
symboles, de voiles et autres colifichets.

Raoul Vaneigem , détonateur situationniste de mai 68



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