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Cinéma
Louise-Michel ou comment buter son patron (sans trop se salir les mains) par Nicolas Crousse
San Sebastian • Samedi 27 Septembre 2008
Louise-Michel remporte le prix du meilleur scénario à San Sebastian

Buter son patron, c’est une chose. Encore faut-il savoir qui est « vraiment » son patron. Est-ce son supérieur ? Le gérant de la boutique ? Le PDG de la chaîne ? Ou faut-il encore aller plus haut ? Ah, pas évident, hein. Et moins évident encore quand il s’agit de passer à l’acte. A l’action directe. Au terrorisme, quoi !
Celui de Louise (Yolande Moreau) et de Michel (Bouli Lanners), en croisade pour tenter de faire la peau au boss responsable du licenciement sec d’une bande d’ouvrières du Nord de la France, tient moins de Mesrine ou des Brigades Rouges que de Don Quichotte ou des Pieds Nickelés.
Chevaliers des causes perdues d’avance, ces deux-là vont nous emmener, nonante minutes durant, d’un fiasco sanglant à un flop terroriste. En formant un duo de losersrocambolesques : Yolande Moreau en guerillera aussi virile que taiseuse. Bouli en tueur à gages bavard comme une pipelette, et tenant du reste plus de la gonzesse que du Terminator. Les deux comédiens sont au sommet de leur forme. S’ils ne cessent d’échouer dans leur entreprise visant à rendre justice, nos lascars ne désarment jamais. Et ne cessent de vouloir venger les petites mains baisées par les rapaces du système.



Entre l’esprit de la déconne de C’est arrivé près de chez vous, du trio Belvaux-Poelvoorde-Bonzel, et le radicalisme militant de Fermeture de l’usine Renault – Vilvoorde, de Jan Bucquoy , Louise Michel se déguste comme une praline bourrée d’explosifs. Plus qu’une réussite, c’est une pépite d’humour noir et de subversion carabinée, qui plus est non dénuée d’émotion. Autant de références qui lorgnent vers la Belgique, et il n’y a pas de hasard. Benoît Delépine et Gustave Kervern, célèbres gagmen du génial Groland (Canal +) et désormais collaborateurs de Siné Hebdo, sont sans doute possible les plus Belges des cinéastes français. Chacun de leur film (les deux précédents : Aaltra et Avida) est à sa façon une déclaration d’amour aux dingos de Lilliput-Land. Le casting du film, partiellement tourné à Bruxelles, ressemble en outre à une galerie de portraits de nos plus beaux specimen. Outre Bouli et Yolande, on y retrouve Benoît Poelvoorde (dans le rôle d’un cinglé obsédé par les attentats du 11 septembre), Robert Dehoux (le vieux sioux de l’anarchie made in Belgium), Nicolas Crousse, Jackie Knuysen, Véronique… et Sylvie Van Hiel. D’autres sont là, qui poussent le bout de leur nez d’une scène à l’autre. Comme Siné (en Papa de Bouli), Albert Dupontel (en tueur serbe), Mathieu Kassovitz (qui est aussi producteur du film) ou Philippe Katerine (dans son propre rôle). Célèbres ou anonymes, ils ne répondent qu’à un seul mot d’ordre, exigé par le tandem réalisateur : les copains d’abord. (…)



Devant un parterre de journalistes espagnols, Kervern et Delépine, un verre de rouge à la main et un immense jambon sous le bras (« nous l’offrirons au journaliste qui posera la question le plus intéressante »), insistent sur l’aventure humaine de leur cinéma. « C’est une réunion de pirates. On fait des films pour voir nos amis, ou rencontrer des gens. Comme Kaurismaki, sur Aaltra. Comme, Arrabal, sur Avida. Ou sur celui-ci comme le journaliste Denis Robert, qui s’est fait lyncher pour sa couverture de l’affaire Clearstream. Le journalisme économique devrait être le plus important, vu que c’est l’économie qui fait tourner le monde. Or, on voit rien, personne ne fait son boulot, ça nous révolte. Et quand il y en a un qui le fait, il est mort. »
Ecorchés autant que zouaves, les deux hommes méritent bien mieux qu’une folklorisation médiatique. « On fait des westerns avec Indiens qui tuent les cow-boys », déclare Benoît. « Dans le cinéma français, on s’intéresse surtout aux jolis poissons. Nous, on préfère les vilains poissons, enchaîne Gus. Qui confesse son sentiment d’inadaptation grandissant. Et une sensibilité de grand blessé. « Je ne peux plus voir la fonte des glaces sans avoir envie de chialer. On roule tranquillement vers le chaos. »

Chevaux de Troie du paysage audiovisuel français, Delépine et Kervern, hérauts de la télé contestataire, sont conscients d’être à l’intérieur du système pour mieux tenter d’inoculer le virus. « Tant qu’il y aura la télévision, reprend Gus, il n’y aura pas de révolution possible. »
Mais, précise Benoît, on préfère en rire, parce que sinon il y a de quoi se tuer. »
Avant de faire le bonheur de San Sebastian, Louise Michel a obtenu le Grand Prix au festival de Groland…organisé par la bande à Delépine et Kervern ! « C’était le jury le plus corrompu de l’histoire du cinéma », affirme Noël Godin, complice et hilare. « C’est nous les patrons du festival, confesse Benoît. Faut bien que ça serve à quelque chose, un patron, non ? »



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