Recevoir la newsletter
Robert Dehoux
Interview
L'art d'être réfractaire par Théophile de Giraud
El Batia moûrt soû • Dimanche 16 Novembre 2008
Théophile de Giraud : Dans ton « Zizi sous clôture inaugure la culture », édité à l’ Âge d’Homme, en digne émule de La Boétie, tu mènes une enquête sur les mécanismes de la servitude volontaire. Comment sommes-nous devenus de pâles petits robots au service du grocacapital ?
Robert Dehoux : La chute dans l’esclavage du travail et du temps-chronomètre commence avec l’agriculture et la sédentarisation. C’est là que les structures hiérarchiques se mettent en place et que débute l’exploitation systématique de l’homme par l’homme. La chose est impensable dans les sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs oú tout succès collectif est le fruit de la collaboration égalitaire entre les différents individus. Les micro-structures tribales, en voie de disparition sous le fascisme de nos prétendues civilisations, vivent sous le régime de l’entraide et non de la domination. Qui plus est, la simplicité de leur mode de vie les dispense de s’activer plus de quelques heures par jour pour assouvir tous leurs besoins, et ce sur le mode du loisir ludique plutôt que de la corvée mécanique. C’est cela l’âge d’or.
Théophile : On comprend que les « Native Americans » te soient chers. Tu as eu l’occasion de les rencontrer ?
Robert : Oui, à plus d’une reprise même. Cela s’inscrivait dans une recherche de comparses de pensée et de valeurs : l’Européen est tellement avachi par sa civilisation de carpettes qu’il ne réalise même plus le malheur d’être captif du pognon et d’une foule de technologies superflues. Il n’y a plus rien à en attendre, il faut retourner aux sources. Avec Yaki, ma stimulante complice et compagne, notre première visite dans une réserve indienne a eu lieu en 1983. C’était parmi les Onondagas, une tribu iroquoise parquée dans une réserve de l’Etat de New-York. Leur réputation d’intraitables était telle que c’est à peine si le taximan qui nous y conduisait a eu le courage de s’aventurer sur leurs terres.
Théophile : Vous avez été attachés au poteau de torture ?
Robert : Pas du tout. Dès qu’ils ont compris que nous soutenions aussi bien leur mode de vie ancestral que leurs revendications territoriales, nous fûmes accueillis à bras ouverts. C’est à un de leurs plus vigoureux porte-parole, Ron Jones, que je dois mon surnom Bob Dangerfield. C’était un type formidable, très engagé dans le respect des valeurs de son peuple. C’est sans doute ce qui lui a valu d’être assassiné.
Théophile : Assassiné ? Pour quelles raisons ?
Robert : Politiques très probablement. Son approche traditionaliste ne lui récoltait pas que des amitiés parmi ses propres frères de sang. Les collabos existeront toujours et certains Indiens ne dédaignent pas de pactiser avec les oppresseurs blancs pour en retirer divers avantages. On ne saura jamais ce qui s’est passé, mais il est certain qu’il dérangeait un peu trop. Les combats pour la justice et la liberté n’ont jamais bonne presse, quoi qu’on en dise. On ne valorise que les simulacres de luttes qui ne gênent personne. Allez donc dire aux Américains blancs qu’ils n’ont rien à foutre sur le territoire des Etats-Unis conquis par massacre et spoliation, et que le seul droit qu’ils ont c’est de retourner dans leur poubelle originelle : l’Europe.
Théophile : Les éditions Maëlstrom font actuellement circuler une pétition visant à la reconnaissance du génocide des Amérindiens : tu soutiens une telle démarche ?
Robert : Evidemment ! Génocide est le seul terme approprié : c’est par dizaines de millions que les saligauds de colons blancs les ont sciemment exterminés pour voler et saccager leurs territoires ancestraux.
Théophile : Tu reprends sur ton site internet le fameux manifeste contre la société industrielle de Théodore Kaczynski alias Unabomber : comment te positionnes-tu par rapport à ses envois de colis piégés ?
Robert : Extraordinaire ! Même si je suis plutôt du genre pacifiste, je trouve sa démarche remarquable : il a au moins eu le mérite de tenter quelque chose. Face à une civilisation techniciste qui conduit toute la planète à l’apocalypse, le plus criminel est encore de rester les bras croisés.
Théophile : Justement, que peut-on faire pour enrayer la machine ?
Robert : Sans doute plus grand-chose, je vois mal comment l’humanité raterait son suicide d’ici moins d’un siècle. Néanmoins, depuis des décennies, je prône le bouchage généralisé de serrures. Il suffit de glisser un bout d’allumette dans tous les orifices à clé pour paralyser définitivement notre société. Je pars du principe qu’une serrure égalant un flic, si on rendait impossible l’usage des serrures-flics, on abolirait du même coup la propriété et tous ses dérivés toxiques : le pouvoir, le pognon, l’exploitation des pauvres par les riches, etc. Le procédé est simple mais pourrait se révéler redoutable si tous les mécontents du système le mettaient régulièrement en œuvre. Ce serait mille fois plus traumatisant pour les gouvernements qu’une énième manifestation altermondialiste stérile.


Théophile : Tu as souvent utilisé ce procédé ?
Robert : Et comment ! À Montréal notamment, lors d’un raid vengeur contre les tortionnaires du monde animal, nous avons torpillé les serrures de plusieurs magasins de fourrures. Mais notre plus beau coup reste le neutralisation d’une grosse banque bruxelloise durant toute une matinée : une petite allumette leur a coûté des millions ! Il faudrait aussi songer à en glisser dans les serrures des grosses bagnoles tueuses d’atmosphère et de poumons : on leur doit bien ça !
Théophile : Sujet qui m’est cher, tu évoques à plusieurs reprises dans ton « Zizi » l’intelligent contrôle des naissances pratiqué par les sociétés tribales afin, je te cite, de « déterminer leur nombre en fonction des ressources accessibles ». Justement, pour protéger la planète, ne serait-il pas temps d’encourager la dénatalité à l’échelle mondiale ?
Robert : C’est certainement une des voies à suivre en effet : non seulement pour endiguer la dévastation des derniers lambeaux de nature et éviter la progagation d’une misère toujours plus grande, mais d’un point de vue plus large on peut même se demander s’il n’est pas totalement stupide de se reproduire dans une société-prison comme la nôtre. De nombreux animaux internés dans des zoos pour notre bon plaisir perdent toute appétence pour la perpétuation de leur espèce. Allez donc expliquer au lion que si on le met en cage, c’est pour lui éviter d’aller se perdre en brousse : il vous rugit au nez… Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés.
Théophile : Ton dégoût des robots, c’est aussi ce qui a causé ta rupture avec les situationnistes…
Robert : Bien entendu, leur culte naïf du progrès et du salut de l’humanité par la technique m’était insupportable. Ils espéraient se goinfrer du beurre et de l’argent du beurre, comme si l’usage d’une nappe n’impliquait pas nécessairement sa lessive. Ma formation d’ingénieur m’avait assez convaincu qu’aucune industrie de masse n’était pensable sans destruction et oppression de masse. Les situs imaginaient que les robots allaient nous délivrer de l’esclavage en devenant nos esclaves… Comme si un robot ne tombait pas en panne, ne dévorait pas de ressources naturelles, comme s’il n’était pas le plus sûr garant de la pérennité de la société de consommation et de ses contraintes mortifères. Avec les GSM, l’internet, les ordinateurs et leurs périphériques, on voit aujourd’hui combien la technologie nous aliène sans cesse davantage : nous sommes désormais au service de nos objets et non l’inverse. L’heure n’est plus très lointaine oú nous passerons plus de temps à recharger, entretenir, remplacer, financer et « updater » nos gadgets qu’à les utiliser… Pour ne rien dire de la désincarnation croissante du lien humain : la machine nous machinise, pitoyable imbécile que celui qui vénère les machines.
Théophile : Certaines de tes frasques avec Noël Godin sont légendaires, tu nous en touches un mot pour conclure ?
Robert : Il y en a eu de belles en effet. Des entartages bien sûr, mais aussi d’autres mousseuses polissonneries. Noël s’amuse souvent à raconter que s’il a quitté Liège pour s’installer à Bruxelles, c’est parce qu’il avait été expulsé son logement après que, fort éméché, j’ai pissé par la fenêtre sur la tête de la locataire du dessous (rires). On avait aussi réussi à se faire menacer de mort tous les deux après avoir royalement ridiculisé la Belgique durant un machin télévisé un peu trop regardé. Lors de l’émission de réparation, en anticipation de la prévisible coupure du micro au moindre dérapage, j’avais préparé des pancartes portant des slogans contestataires. De son côté, Noël avait balancé aux millions de téléspectateurs l’adresse privée de Bouygues en suggérant de lui envoyer des milliers de paquets de merde (re-rires). Il y a eu aussi une opération de réouverture du Pavillon des Passions Humaines de Jef Lambeaux, dans le parc du Cinquantenaire. Une nuit, avec Yaki, Sylvie, Noël et une poignée d’autres corsaires dont l’ami Philippe « Papou » Simon, nous avions copieusement bu et, par dégoût de toute censure, d’une seule voix décidé d’aller fracturer la porte interdisant l’accès au public de ce chef-d’œuvre trop scandaleux au goût de certains rabat-joie. On était en train d’attaquer la porte à la foreuse et au bélier lorsque les flics sont arrivés pour nous demander ce que l’on faisait. Réponse : ça se voit non, on libère le grand art de son cachot ! Les pandores ont été tellement impressionnés par la réouverture sauvage de cette boîte de torride réputation qu’ils sont restés muets comme un cerveau de téléphage et nous ont laissés quitter les lieux sans interpeller personne ni dresser le moindre PV ! Preuve qu’il suffit d’oser…
Théophile : Un dernier mot (de désorde) ?
Robert : Sabotons tout ce que l’on peut saboter, sauf le whisky écossais, nomdedjeu !



Cette ultime interview a été publiée dans El Batia moûrt soû, vingt jours avant le grand départ de notre ami Robert Dehoux . Et voici son site, le journal mural.



Conception gloupinesque du site : Sylvain Savouret • Mise en pages et en dessins : Sylvie Van Hiel