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Tirons nos épées...

Pour Jacques Charlier
Guérilla anti-censure
Libérer Venise par Jacques Charlier et Enrico Lunghi
Palais des Beaux-Arts de Bruxelles • Lundi 18 Mai 2009
La Biennale de Venise désire-t-elle des artistes vierges ou castrés ?

En 1973, Jacques Charlier commença une série de dessins représentant des « sexes d’artistes ». Sur le mode de la caricature, il se proposa de faire le portrait imaginaire des « organes procréateurs » des artistes qui ont, selon lui, marqué l’art du XXe siècle depuis Marcel Duchamp. Ainsi, Jacques Charlier a constitué, au fil des ans, une véritable galerie de portraits fondée sur une analyse conceptuelle et une interprétation personnelle des « attributs artistiques » des représentants majeurs de l’art moderne et contemporain, permettant, entre autres, une relecture humoristique et satirique de l’histoire de l’art récent.
Le Ministère de la Culture et de l’Audiovisuel de la Communauté francophone de Belgique a favorablement accueilli l’idée de montrer cent de ces dessins sous forme d’affiche dans l’espace public de Venise. Ainsi, un petit musée en plein air au caractère théâtral parfaitement adapté à l’atmosphère vénitienne, aurait pu être offert au regard des visiteurs de la Biennale, des habitants de la Sérénissime et des touristes de passage.
Le projet a été officiellement soumis afin d’être intégré parmi les événements collatéraux de la 53e Exposition Internationale d’Art. Or, dans une lettre du 18 décembre 2008, le directeur Daniel Birnbaum «regrette d’informer qu’il ne croit pas que ce soit possible d’inclure ce projet parmi les événements collatéraux».

Surpris par cette formulation embarrassée et convaincus qu’il ne pouvait s’agir que d’un malentendu, nous avons proposé de soumettre à nouveau le projet à la Biennale avec des informations actualisées, accompagné d’une lettre de soutien de la Ministre compétente. Daniel Birnbaum a d’emblée accepté de faire réexaminer le dossier, mais dans sa réponse du 21 février 2009, il regrette de devoir confirmer son jugement. Contacté par téléphone, le directeur a affirmé que c’était le président Paolo Baratta qui s’opposait au projet qui risquait, selon lui, «d’offenser les artistes concernés», argument que Daniel Birnbaum a par la suite confirmé par courriel. Nous avons donc écrit au Président pour le convaincre de changer d’avis, mais celui-ci a répondu, le 8 avril 2009, que «la validation des projets dépendait exclusivement du directeur». Manifestement, personne ne veut assumer la responsabilité de cette censure.

Or, malgré les difficultés d’organisation, de présentation et de visibilité dues à cette exclusion pour le moins arbitraire, et grâce au soutien inconditionnel du Ministère de la Culture et de l’Audiovisuel de la Communauté francophone de Belgique, nous avons continué à réaliser le projet. Puisque nous estimons que les artistes sont suffisamment adultes pour décider eux-mêmes de ce qui les offense ou non et qu’ils sont libres de répondre, à leur manière, à une éventuelle provocation, nous leur avons écrit (à l’exception de quelques injoignables, comme le regretté Marcel Duchamp).

Et puisque la Ville de Venise aussi nous a refusé les emplacements publicitaires communaux nécessaires à l’affichage, en argumentant que certaines affiches pourraient «offenser le sens commun de la pudeur», nous avons également écrit à son maire, Massimo Cacciari, pour lui demander, entre autres, où commençait et où finissait ce sens commun de la pudeur, comment il se constituait et qui en déterminait les limites. Toutes les réponses reçues ainsi que les documents relatifs au projet seront consultables du 3 au 7 juin 2009, sur le
bateau servant de refuge au projet «100 Sexes d’Artistes», amarré à la Riva dei Sette Martiri à Venise, tout près des Giardini.

De plus, galvanisés par cette censure inadmissible, nous avons contacté d’autres villes et institutions d’art qui ont accepté sans hésitation de présenter les «100 Sexes d’Artistes» dans l’espace public, ce qui montre à souhait le ridicule de la position vénitienne. Les affiches seront donc, durant le mois de juin 2009, exposées à Anvers (B), Belgrade (RS), Bergen (N), Linz (A), Luxembourg (L), Metz (F) et Namur (B) : leurs habitants peuvent participer au jeu-photo Libérer Venise et gagner un catalogue publié à cette occasion. D’autres villes les accueilleront sûrement par la suite.
De même, un Quizz Art spécialement conçu par Jacques Charlier permet à tous, sur le site www.jacquescharlier-venise2009.be, de gagner un t-shirt avec comme motif le sexe d’artiste de Jacques Charlier lui-même.
Il n’en reste pas moins que le monde de l’art et les journalistes - en tout cas ceux qui ne se contentent pas de reproduire les communiqués officiels - peuvent se demander quelles sont les valeurs que la Biennale de Venise véhicule si elle censure un projet artistique de manière aussi douteuse et irresponsable ? Et si c’est à elle de castrer les artistes en déterminant à leur place ce qui pourrait les offenser, eux dont l’existence même consiste à repousser toujours davantage les limites de la liberté.

Quant au public - celui de la Biennale, mais aussi les touristes de passage et les habitants de la Sérénissime - il peut se demander jusqu’à quel point la Biennale et les autorités communales de Venise ont l’intention de l’infantiliser en lui ôtant la possibilité de se confronter à un projet plein d’humour, de satire et de références à l’histoire de l’art de Marcel Duchamp à nos jours. N’a-t-il plus droit qu’à de la publicité ? À de l’art formaté, digéré et castré ?

Jacques Charlier , artiste, et Enrico Lunghi, commissaire
Mai 2009



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