Recevoir la newsletter
Tirons nos épées...

Pour Jacques Charlier
Guérilla anti-censure
Venise ou le Salon comique par Jean-Michel Botquin
Blog Vilenne • Jeudi 07 Mai 2009
" L'art conceptuel ne consiste pas à écrire des mots sur les murs. Il consiste à trouver des alternatives pour l'investigation critique, à manifester une forme d'ironie corrosive." Mel Ramsden, 1988.

"Pierre Desproges avait bien raison : on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. L’aventure que vit Jacques Charlier depuis plusieurs mois le confirme. On peut rire du sexe des artistes mais pas avec le Commissariat de la Biennale de Venise. (cf. Libérer Venise)

Tout avait pourtant bien commencé. En novembre 2008, on apprend que « la Ministre Fadila Laanan enverra Jacques Charlier à Venise ». Ce projet de dessins humoristiques a eu l’heur de plaire au comité d’experts chargé de départager les projets soumis dans le cadre de la représentation belge francophone à Venise, en « off » puisque selon le principe d’alternance communautaire, c’est au tour de la Flandre d’occuper le pavillon national dans les Jardins de la Biennale.

Belle dose d’impertinence, volonté de réinventer cette dimension extérieure de l’événement, prise en compte des réalités multiples de la cité vénitienne n’offrant aucune surenchère face aux dizaines d’événements qui ont lieu partout dans la ville durant cet été artistique, l’avis du jury est unanime : ce projet mérite d’être promu et défendu. (...) Ajoutons (...) qu’au centre, Jacques Charlier a toujours préféré la périphérie et que par conséquent tout « off » lui sied ; que la présence au pavillon national de Jef Geys, cet autre démineur de génie de toutes nos certitudes, tombe à pic, voisinage complice garanti ; que le commissariat confié à Enrico Lunghi, l’actuel directeur du Musée d’Art Moderne de Luxembourg, est un gage de compétence, d’efficacité et d’intelligence. On ne pouvait certes savoir, à ce moment-là, que l’expérience acquise par Lunghi dans le domaine de la résistance face à la censure lors de la polémique qui se développa autour de l’installation de la « Lady Rosa of Luxembourg » de Sanja Ivekovic au cœur de l’espace public de la capitale grand-ducale en 2001 serait également très utile.

Car il s’agit bien d’un cas de censure, de censure préventive même, larvée, obscure, non justifiée. Lorsqu’un journaliste belge l’interroge sur le sujet lors de la récente conférence de presse officielle de présentation de la biennale, Birbaum reste d’ailleurs sans réponse.


Pratiquant la caricature depuis 1969, - son premier dessin portraiture Marcel Broodthaers, - Charlier poursuit et s’approprie une tradition, celle des Salons Comiques du 19e siècle, ces salons pour rire de l’art qui fleurissent dans la presse et qui mêlent souvent aux charges contre les œuvres elles-mêmes, les scènes de genre qui prennent en compte le jury du Salon, le public mondain des vernissages et les artistes eux-mêmes. Il renoue également avec une pratique, celle des artistes qui n’hésitèrent pas à se commettre dans cet exercice qu’on aurait, à tort, tendance à classer au rang des arts mineurs. On compte parmi eux les frères Carrache, le Bernin, Gustave Doré ou Claude Monet. Ces salons pour rire participèrent de près à la fortune critique des tableaux comme ils constituèrent un terrain d’expérimentation privilégié pour les pratiques de dérision, voire d’autodérision, qui se sont développées dès la fin du 19e siècle, notamment avec les Incohérents, la Zwanze bruxelloise, plus tard le dadaïsme et ses multiples avatars. Autant de leçons parfaitement assimilées par Charlier . (...)

La Biennale de Venise, par cette censure du projet, se transforme en Salon comique, tant la situation est risible, hallucinante. Lorsqu’on nous a communiqué la position de la Birbaum, j’ai cru un instant que Charlier lui-même avait orchestré la chose. « Cette étonnante réaction émanant de l'organisation de cette biennale montre clairement qu'en dehors de l'enceinte réservée à bien des pitreries avant-gardistes ringardes, il n'est plus question de rigoler », commente Sergio Bonati, cet alter ego plumitif de Charlier . En fait, cette censure s’apparente à une caricature de censure. Il n’y a franchement pas de quoi fouetter un chat, aucune connotation pornographique, aucune inconvenance, aucune offense aux artistes dans cette série de dessins. L’idée de montrer ces cent sexes à Venise tombe même sous le sens. N’est-ce pas là que les artistes du monde entier viennent, très compétitivement, se mesurer (la zigounette) ? N’est-ce pas là qu’il faut être vu ? Certes, la proposition de Charlier est impertinente en ce qu’elle désacralise l’omnipotence du système. Charlier provoque le rire en détournant les images privilégiées du pouvoir, dans une surenchère propre à la caricature elle-même.

Censurer Charlier , c’est servir sa cause."

Source


Le site et le blog de Jacques Charlier



Conception gloupinesque du site : Sylvain Savouret • Mise en pages et en dessins : Sylvie Van Hiel