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Godin godant
par Jean‑Pierre Bouyxou
La première fois que j'ai vu Godin, c'était à la Cinémathèque de Bruxelles, il y a trente ans et des bricoles. Jacques Ledoux, le maître des lieux, myope comme un topinambour conjonctiviteux, avait failli se fler la margoulette en se prenant les pinceaux dans l'énorme cartable, bourré à en péter de livres et de papelards, qu'un grand type rigolard et débraillé avait distraitement abandonné au beau mitan de l'allée.


Roland Lethem me présenta le lascar. Depuis lors, je n'ai jamais croisé Godin sans son cartable. Il le trimbale partout. Au cinoche et dans les bamboulas, dans le monde huppé et dans les pires bouges, dans les fredaines et dans les mauvais coups. Il continue de le poser n'importe oú, et Jacques Ledoux n'a cessé de trébucher dedans que parce qu'il a, entre‑temps, passé l'objectif à gauche. Godin est un drôle de mironton. C'est en partie pour a mais seulement en partie que ceux qui l'aiment l'aiment autant.

Il y a tout à la fois et tout à trac, chez lui, du Ravachol et du Porthos, du Don Quichotte et du Bibi Fricotin, du Balzac et du Lou Costello, du Jerry Lewis et du Bacchus, du Gaston Lagaffe et du Wile E. Coyote, du Fourier et du Wilde, du sacripant et du dandy, du boutefeu et de l'érudit, du bretteur et du plaisantin, de l'ogre et de l'elfe, encore qu'il ne ressemble qu'à lui‑mme et que sa foldingue faon de foncer stylo baissé sur tout ce qui lui broute les pédoncules cérébraux ne s'apparente à rien de connu. Godin est Godin, voilà tout, et ce n'est pas rien.

Nol Godin est né le 13 septembre 1945 à Liège, ce qui explique qu'il soit (mauvais) citoyen belge. Son père est un inventeur à la sauce Cosinus, sa mère tient une radicellienne pension de famille pour vieillards toqués. Pendant ses humanités gréco‑latines, le jeune galapiat anime Zazie, une éphémère revue de cinéma. Il assure ensuite des chroniques culturelles dans des hebdomadaires wallons "toutes boîtes", collabore à divers magazines plus ou moins intellos (le Cancan littéraire, Terrain vague, One Dap, Media, Péri, etc.), puis écrit régulièrement dans Amis du Film, un mensuel catho tout confit de sulpiciennerie cinéphilique. Godin, qui gagne là les picaillons indispensables à ses agapes vitales, a hérité d'une rubriquette de cancans, "Camérages". Comme il n'est pas question de bosser pour les ratichons sans glavioter dans la pâte à hostie, il ne publie pas un seul mot de vrai. Tout ce qu'il raconte est de son jus brut : il invente les situations les plus aberrantes pour les célébrités de l'écran et pour toutes sortes de gens en vue, à qui il attribue les actes les plus saugrenus et prte les propos les plus incohérents. Les curetons ne souponnent que couic, non plus que les pieux abonnés. La galéjade, de plus en plus maboule et de plus en plus flibustière, durera impunément plusieurs années.
C'est à cette époque-là, justement, que j'ai rencontré Godin. Mai 68 jetait ses derniers pavés, et j'étais venu voir en Belgique si les céhéresses parisiens y étaient. J'ai parlé à mon nouveau camerlot d'un quidam dont je citais à toute occasion le nom, les uvres et les exploits, et à qui m'attachaient des liens de parenté à peu près comparables à ceux qui, jadis, unirent Prosper Mérimée à la seorita Clara Gazul : Georges Le Gloupier. En lui, Godin avait trouvé son Mr Hyde. Mais, à la différence fondamentale du docteur Jekyll, il n'avait besoin d'ingurgiter aucune mixture chimique pour changer la cravate à son ego. Il lui suffisait de deux ou trois lampées d'Oud Zottegem chez madame Irma, tenancière du troquet crade et voyou oú nous terminions ordinairement nos nuitées. Le Gloupier, qui allait ponctuellement hanter les pages d'Amis du film, fit sa première apparition marquante dans les camérages du numéro de novembre 1969, en entartant le sémillant Robert Bresson (Cf. supra).

Godin eut alors un trait de pur génie : au lieu d'attribuer plus longtemps à notre personnage des entartages imaginaires, pourquoi ne pas l'inciter à en commettre pour de bon ? Le Gloupier, qui n'avait rien à nous refuser, ne fit aucune difficulté. Et, sur-le-champ, il nomma Godin son conseiller balistique. L'un devenait, pour ainsi dire, le bras pâtissier de l'autre. Ils se firent aussitôt la main en encrémant le museau de Marguerite Duras. Plus tard, Maurice Béjart, Henri Guillemin, Marco Ferreri et d'innombrables autres épouvantails artistiques ou politiques allaient faire les frais de leurs stoogesques récidives, dont la liste continue de s'allonger après trois décennies : Jean‑Luc Godard, Bernard‑Henri Lévy (qui a déjà eu droit à sept ou huit entartages et s'expose à en subir de nouveaux tant qu'il y réagira avec la joyeuse humeur d'un pitbull atrabilaire), Jean Delannoy, Machin-Truc Douste-Blazy, Vladimir Volkoff, Jean-Pierre Elkabbach, Patrick Poivre d'Arvor, Daniel Toscan du Plantier, Patrick Bruel, Nicolas Sarkozy, Bill Gates,... Pas moyen d'en établir le décompte exact. Le plus piquant, c'est que si les premiers attentats pâtissiers relevaient de la farce improvisée1, les plus récents ont pris l'allure et les proportions de véritables opérations de commando, menées par des troupes toujours plus fournies, toujours plus fraîches, toujours plus ardentes. Désormais confondus pour la postérité, Godin et Le Gloupier ne sont plus à eux deux que l'Entarteur unique, indivisible. Et l'Entarteur, tel Fantômas, n'a mme plus besoin de venir sur le terrain, sinon par panache et bravade, pour perpétrer ses forfaits chantillesques. Ses partisans se comptent par centaines dans le monde, et c'est en se réclamant de sa croisade pâtissière que de hardis lurons (et de plus en plus majoritairement de hardies luronnes) ont fait, ces dernières années, pleuvoir les tartes à la crème en Californie comme en Sardaigne, à Moscou comme à Sydney, aux Philippines comme en Irlande. Aussi, a-t-il été reu en héros, en superstar et presque en gourou au Symfolium de Montréal, le jamboree contre‑culturel qui, au printemps 2000, réunissait le gratin international de la contestation festive. Ses fans de choc canadiens, les Entartistes, ont organisé en son honneur un safari contre les participants d'une grrrrande conférence politique qui se tenait au mme moment au Québec, et il est rentré de là-bas avec des myriades d'étoiles dans les quinquets.

Mais revenons, siouplaît, à l'époque pionnière d'Amis du film. Le père Nol, débordant d'ardeur saboteuse, ne batifole pas uniquement dans les pages rances du mensuel cuméniste. Avec ou sans ma complicité active, il se déchaîne itou dans celles de Ciné‑Revue (oú il pond des interviews 100 % apocryphes et des dossiers truffés d'infos mensongères), d'Actuel (oú il retourne volontiers son blaze en Léon Dingo) et de la Revue belge du cinéma (oú il rend compte des principaux festivals en parlant exclusivement de films qui n'existent pas). Suivent Grand Angle et surtout, de 1982 à 1985, Visions. Pour la première fois, Godin n'a à duper aucun éditeur gaga ou rédac' chef obtus. Soutenu par une équipe indéfectiblement ralliée à sa cocasse cause, au premier rang de laquelle figurent Charles Tatum, Jr., Louis Danvers et Geneviève Payez, il peut tomber le masque et enfin se pencher sur la vraie actualité cinématographique sans devoir apporter le moindre bémol à sa gouaille facétieuse et à son ravigotant utopisme.

Parallèlement à ces pétaradantes activités de plume, il lui arrive d'animer des ciné‑forums (qu'il transforme presto en happenings orgiaques), des tribunes radiophoniques (qu'il transmute sans barguigner en pétauderies calamiteuses), des week‑ends gastronomico‑cinéphiliques (qu'il requinque fissa en bacchanales bouffonnes) et mme, parfois, des "corridas culturelles" pour riches snobs masochistes, des représentations de guignol misérabiliste pour lardons caractériels et des fiestas chorégraphiques pour vénérables croûtons d'hospices. Mais il est surtout, selon sa propre définition, un "fin expert en gags désolants" : lâcher de volatiles hargneux dans une salle de cinéma pendant une projection des Oiseaux d'Hitchcock, bombardement de sommités universitaires avec du pudding ou de la colle à tapisser, diffusion par haut‑parleur de pets tonitruants au cours d'une grand‑messe en la cathédrale Sainte‑Gudule de Bruxelles, etc. Il adore également faire irruption sur le podium, lors de manifestations solennelles, pour enlacer les personnalités présentes et les entraîner dans de frénétiques roulades. En 1980, imprudemment invité par les respectables organisateurs de certaine Nuit de la Poésie à prononcer au Palais des Beaux‑Arts de Bruxelles une savante conférence sur le sujet de son choix, il se borne à hurler le nom des 80 écrivains "les plus tartignoles de l'histoire de la littérature" (en y incluant Paul Deroulède et Jacques Lacan, Paul Claudel et Louis Aragon, Gilles Deleuze et E.M. Cioran), tout en projetant sur la fine fleur intellectuelle et mondaine des Flandres et de la Wallonie, d'abord médusée puis paniquée, les projectiles les plus burlesquement variés : images saintes, tampons menstruels rougis, hagiographies reliées du curé d'Ars, sacs de plumes, rouleaux de papier‑cul, crucifix et assortiments de pétards, de feux de Bengale et de fusées d'artifice.
N'empche, tirelonla‑lonlaine, que Godin ne limite pas son champ d'action à l'activisme factieux. Cet insatiable amateur d'humour navrant est, ainsi qu'on ne le clamera jamais assez, le critique cinématographique le moins conformiste et, nonobstant, le plus pertinent de la presse francophone. Ses articles, qui ne sont jamais plus poilants que lorsqu'ils s'avisent d'tre sérieux, sont magnifiquement documentés et décoiffants d'intelligence. Incisifs et passionnés, caustiques et corrosifs, ils font flasher maints loustics qui, mme s'ils ne partagent pas forcément toutes les toquades et répulsions godiniennes, savourent en morfales les rognes tarabiscotées, les enthousiasmes explosifs et les digressions ric‑rac qui les ponctuent en n'altérant ni leur rigueur analytique, ni leur teneur subversive.

L'UCC (Union belge de la critique de cinéma) tremble encore, toutefois, des scandales que l'incorrigible Godin a méthodiquement allumés lors de l'attribution annuelle du grand prix de l'association. Il a commencé par métamorphoser sa défense de la Charge de la brigade légère (version Richardson) en frénétique apologie de la désertion et de l'antimilitarisme sauvage, a continué en exaltant lyriquement les dévoiements sexuels les plus paroxystiques sous prétexte de parler du Droit du plus fort, a fini par se faire exclure en chantant comme un fausset tout son plaidoyer d'Une chambre en ville.
J'eus, en 1968, l'honneur mimi de faire débuter Godin sous les sunlights. Nous nous étions avisés, ce jour‑là, qu'un mien court métrage undergroundeux, Satan bouche un coin, était dépourvu de générique. Il en fut aussitôt filmé un, calligraphié au rouge à lèvres sur la zigounette du susdit Godin et, accessoirement, sur les nénés et les miches de sa compagne d'alors. Après d'aussi triomphantes prémices, sa carrière d'acteur ne pouvait qu'tre sidérante. Elle le fut. De David McNeil à Mary Jimenez en passant par Roland Lethem et Jean‑Jacques Rousseau, les frigousseurs de films les plus rentre‑dedans et/ou les plus marteaux du royaume eurent recours à ses gondolants talents, et ses prestations plus tardives chez Jan Bucquoy et Jean‑Pierre Mocky l'ont consacré comme le Marlon Brando du cinéma poil‑au‑nesque.

En 1972, notre virevoltant trublion est passé à la pratique cinématographique directe en signant les Cahiers du cinéma, un authentique film d'instruction militaire en 16 mm, détourné à la manière d'un ready made. Ont suivi deux autres courts métrages, Prout prout tralala, qui contait les dévastatrices tribulations d'une vieille dame lubrique (et qui provoqua en 1974 un spectaculaire tollé au respectable Festival du Super‑8 de Bruxelles), et Grève et pets (1978), babylonesque fresque en 35 mm sur " une friponne insurrection dont l'objectif est l'abolition du prolétariat et l'avènement du plaisir généralis ". Une séquence, montrant l'empalement du roi Baudouin sur son sabre d'apparat, vaudra à ce brûlot de longs et ubuesques embrouillaminis avec la censure .
Mais le plus mahousse témoignage du ludionisme godinien reste évidemment la monumentale Anthologie de la subversion carabinée dont la rédaction exigea dix ans de turbin, de recherches et de délire. En 802 bouillantes pages bien tassées, Godin répertorie encyclopédiquement les agitateurs littéraires qui lui ont positivement chatouillé le grelot, le tout dûment assorti de présentations altagas et de commentaires youp‑la‑boum. Paru en 1988 à l'âge d'Homme, ce roboratif ouvrage, youpiteusement séditieux, souleva la consternation et l'effroi de nombre de ses lecteurs. Consternation et effroi confortés par le passage de l'auteur à Apostrophes, le 25 novembre de la mme année : Pivot, devant cet olibrius qui braillait des appels au carnage au lieu de discourir sagement sur son bouquin, fut à deux poils d'anus d'avaler l'exemplaire annoté qui ne lui servait plus à rien. Godin, depuis lors, est réapparu des tas de fois à la téloche. Cela a immanquablement basculé dans le bordel, les hurlements, les horions, le pugilat, voire l'entartement collectif.

Voilà, en gros, quelle craquante espèce de malotru est Godin. Superbe théoricien et flamboyant propagateur d'un mode comique de piraterie culturelle, le gredin bichonne son penchant naturel pour la plaisanterie brindezingue sans jamais entamer l'inflexibilité et la cohérence de sa démarche.
Si je tiens ses camérages d'Amis du Film pour des modèles de mystification, je considère ses chroniques de cinémaroufle et ses grands articles de Visions comme les chosettes les plus enchanteressement lucides, percutantes et gustatives qu'on ait pu lire sur le cinéma. Il a déployé, il y a peu, la mme verve, la mme élégante vindicte et la mme science (car il connaît l'histoire du cinéma jusqu'en ses plus obscurs et plus marrants recoins) dans feu le quotidien le Matin, oú il tenait rubrique ouverte chaque vendredi. L'érudition ravageuse et la polémique crac‑boum‑hue s'y épaulaient mutuellement, renforcées et musclées par le style proprement renversant de Godin, magicien de la provocation dont le moins que l'on puisse constater est qu'il n'écrit décidément pas avec ses pieds. Ni, d'ailleurs, avec ceux de son distingué confrère Marcel Cros.

1. En vérité, en vérité, je vous le dis, il nous arrivait de rater nos cibles, faute d'organisation et d'entraînement, en ces temps fendards oú Godin, quelques aminches et moi‑mme endossions à tour de rôle la fausse barbe et l'identité de Georges Le Gloupier. Ainsi, en 1970, Georges Brassens et Charles Trenet échappèrent-ils, par la fuite, à nos tirs crémeux. Plus tard, nous loupâmes Philippe Sollers à trois reprises. Mais l'embaumeur de Guy Debord n'est définitivement pas à l'abri de nouvelles tentatives. Oú qu'il aille, une tarte à la crème peut encore, à tout instant, lui atterrir sur le groin.
à cette trop courte filmographie, il faut ajouter Si j'avais dix trous du cul, féerie d'agit‑prop réalisée en vidéo, fin 1999, pour Canal + Belgique.
Conception gloupinesque du site : Sylvain Savouret • Mise en pages et en dessins : Sylvie Van Hiel