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Sept bonnes raisons, au moins, d'entarter les pompeux cornichons

01 Pas moyen d’être plus désopilamment explicite qu’en balançant une tarte macksennettesque dans un faciès compassé. Notre geste est compris aussi sec par tous les autres terriens, élevés tout comme nous, à l’exception de quelques papous, avec Laurel et Hardy, Bugs Bunny et les clowns querelleurs des cirques de passage. Les autres types de feux de salves donquichottesques (œufs, tomates, purin, ketchup.. .) ne manquent pas non plus d’éloquence offensive mais l’espéranto du spratch-spratch reste sans égal.
02 C’est l’apothéose (ou plus précisément l’acmé, le point culminant éruptivo-jouissif) d’une tradition séditieuse fort godante. Comme moultes mauvais esprits, en effet, nous avons été souvent mis en joie par les lettres d’insultes assassines que les dadaïstes et les surréalistes, puis les situationnistes, expédiaient à d’illustres raclures de vide-poubelles, en regrettant tout de même un peu que ces poignardantes missives publiées peu après dans des revues trouble-fête et/ou placardées sur des façades, gardent un caractère zazoument confidentiel. L’attentat pâtissier, c’est la matérialisation dégoulinante de ces lettres d’insultes sans quartier. Ce sont les mots-mêmes des bafouilles envoyées qui explosent publiquement à la figure de leurs lugubres destinataires et qui leur coulent dans le cou.
03 Entarter, à l’évidence, c’est refuser de n’être qu’un spectateur “chaisifié” de plus consommant raplaplament des films sur le déroulement desquels il n’a aucun pouvoir d’intervention. Les batailles rangées cataclysmiques faisant notre régal dans les vieux slapsticks sinoques de Leo McCarey et cie, on se les offre soudain dans la réalité. Poum-Poum-Poum ! On déserte avec tambour et trompettes notre rôle de spectateur pagnouf pour se retrouver acteur, scénariste et metteur en scène d’une comédie boyautante dont on peut choisir soi-même du jour au lendemain le canevas, le lieu et la date de tournage, le décor, les enjeux narratifs, les effets spéciaux, une partie des répliques et les partenaires avec qui on a envie de jouer, fussent-ils même des stars inabordables, privilège qu’aucun “mogul” hollywoodien chiant de l’or fin à la Howard Hughes n’a jamais pu tout à fait s’accorder. Si vous avez une petite envie de tourner dans des scènes de corps à corps épicées avec le guru scientologue flaccide Richard Gere, ou avec la diva de l'ultra-militarisme cognedur Demi Moore, il ne tient assurément qu’à vous.
04 La gloupinisation de Bill Gates par un carré d’as terroristes burlesques belgo-israélien-suisso-irlandais permet de rêver. Si, en dépit de son cortège d’anges gardiens armés jusqu’aux gencives, on a pu se faire le riflard le plus puissant du sphéroïde terrestre sans un sou vaillant dans le gousset (ou presque car l’opération nous a coûté une tournée générale de trappistes volcaniques), n’est-il pas net comme torchette qu’on peut faire itou, si on a du flambe, avec n’importe quel autre débouchoir à ventouses surprotégé.
Tournant un sketch avec le compère Jackie Berroyer fin 1998 dans un palace oú Bill Clinton avait pris le pli de descendre lors de ses escales bruxelloises, j’ai été entraîné entre deux plans par des caméristes exaltées dans une grande salle à banquets déserte : « La dernière fois, c’est ici que chaque jour le Président faisait son jogging tout seul. Vraiment-vraiment tout seul. S’il revient, on peut vous aider ».
Plus récemment, au cœur de l’îlot sacré de Bruxelles, j’ai été hélé par le patron d’une rôtisserie touristique : « Monsieur l’entarteur, Donald Rumsfeld a mangé des moules-frites chez moi il y a deux mois. Et il était à peine gardé. J’aurais bien aimé vous faire passer par les cuisines ».
Quant au pape, j’ai reçu un jour le signal inespéré. Il y avait moyen de se le faire le lendemain dans un petit village montagnard d’Italie oú il allait passer quelques heures avec une suite dérisoire. Mais comme des barrages de contrôle, à partir de minuit, n’allaient plus laisser d’étrangers accéder à ce bled, nous ne disposions que de quelques heures pour monter en plein juillet un safari pâtissier. C’était râpé mais l’on nous avait prouvé que même le « taré-tiaré » n’était pas hors de portée.
Comme quoi la question se pose : quel satrape est encore réellement à l’abri de nos courroux sucriers ? Est-il une seule légume intouchable à laquelle on ne puisse renvoyer tôt ou tard dans le bulbe le mépris qu’elle exsude ?
05 La croisade pâtissière sert, qui plus est, d’exquis révélateur. Elle informe admirablement sur la nature profonde des gustaves enfarinés. Comme l’explique avec pas mal de chien le très distingué sociologue Jean-Claude Guillebaud dans le "Nouvel Obs" du 20 octobre 1994 : “Fulgurante, imprévisible, la tarte à la crème est à la fois inoffensive et fatale. Elle laisse quelques dixièmes de secondes à l’agressé pour se composer une contenance. Du coup, elle pénalise philosophiquement celui qui se tenait le plus éloigné de lui-même, dans la posture fausse de la représentation. Celui-là sera littéralement pris de court, débusqué sous ses masques, précipité vers ses insuffisances. En revanche, de l’aveu même de Noël Godin, l’attentat pâtissier est facile à désamorcer pour quiconque n’est pas incarcéré dans la prison de son sérieux”.
06 Quel balthazar de savoir qu’une stupide tartelette peut saper en une fraction d’éclair les plus prestigieuses réputations, qu’elle peut avoir pour le look de ses destinataires des conséquences tout à fait dramatiques ! A chaque couac de l’empereur de Microsoft avec ses logiciels ou les lois anti-trusts, on ressort les images de son entartement bruxellois, lesquelles n’en finissent pas au reste d’infester ses propres sites. Et, pour BHL, c’est la cata sans nom depuis fin 1985 puisqu’après avoir été repersécuté pâtissièrement à la téloche, ou sur des tréteaux, par Coluche, Desproges, Moustic, Baffie, Renaud, Dieudonné, Virginie Lemoine, les Guignols de l’Info et cie, il s’est retrouvé inondé inexorablement de tartes par Jamel Debbouze sur Canal+ cinquante minutes avant l’avènement de l’an 2000.
07 Répondons pour finir aux zouaves qui accusent les entarteurs d’être des violents terroristes faisant vraiment bobo à leurs victimes renommées qu’ils ont tout à fait raison. Que c’est vrai que nous sommes des terroristes. Mais des terroristes comiques. Que c’est vrai que nous sommes extrêmement violents. Mais c’est la violence corneculesquement symbolique des cartoons avec Tom et Jerry. Que c’est vrai que nous faisons vraiment bobo à nos cibles. Mais uniquement dans leur amour-propre. Copieusement gorgées de crème fraîche à la façon des tartes des slapstick comedies du muet, nos pâtisseries de combat n’ont jamais blessé que des egos. Partant, ne pourrait-on pas les prescrire comme le remède universel aux carnages guerriers ? Dans son génialissime Nouveau Monde amoureux, Charles Fourier proposait déjà en 1820 qu’on ne fasse plus la guerre qu’à coups de petits pâtés à la crème.
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